“Il s’agit de ma personne, de mon identité” : Rima Hassan face au harcèlement politico-judiciaire

L’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Rima Hassan, députée européenne franco-palestinienne qui subit en France une campagne de dénigrement médiatique, politique et judiciaire. 

Par l’Agence Média Palestine, le 27 avril 2026



Au début du mois, une tornade médiatique infamante s’est déclenchée autour du placement en garde à vue de la députée européenne Rima Hassan, visée par une plainte concernant un tweet, retiré depuis, sur un militant de l’armée rouge japonaise. Depuis, plusieurs révélations, notamment de Médiapart et du Canard enchaîné, viennent interroger cet épisode, dévoilant peu à peu le caractère répressif de cette affaire.

Agence Média Palestine : Le journal Médiapart a révélé la semaine dernière l’ampleur des moyens policiers mis à disposition de l’enquête vous visant pour « apologie du terrorisme » dont le traçage de votre téléphone bien au-delà des dates concernées. Comment comprenez-vous ce dispositif disproportionné ? Est-ce une intimidation, ou une tentative de contrôle ?

Rima Hassan : La procédure de flagrant délit, dont je faisais l’objet, était déjà abusive et visait à contourner l’immunité dont je fait l’objet en tant que députée parlementaire, une immunité qui est censée protéger ma liberté d’expression. On voit donc qu’il y a un caractère abusif et de répression manifeste à travers cette procédure, qui s’inscrit d’ailleurs dans un contexte plus large de harcèlement politico-judiciaire, puisque j’ai fait l’objet en deux ans de 16 plaintes, dont 13 procédures classées sans suite par le parquet.

On a besoin que toute la lumière soit faite sur l’utilisation de ce dispositif. Le ministère de l’intérieur a indiqué qu’il n’avait pas été adopté sous sa prérogative, mais nous avons besoin d’une enquête pour identifier l’initiation de cette procédure. Il s’agit de la mise sous surveillance d’une opposante, cela indique une dérive autoritaire qui bafoue l’état de droit, les libertés individuelles, la liberté d’expression.

Il y a également un objectif d’intimidation qui est indéniable, et également de répression en raison du combat que je porte, qui m’inscrit comme opposante à la politique du gouvernement. 

À ce stade de l’affaire, nous savons que le ministre de la justice est impliqué, parce que son porte-parole, selon les révélations du Canard enchaîné, a divulgué des informations pendant ma garde à vue, et notamment de fausses informations sur la détention de drogue. 

Nous savons également que le ministère de l’intérieur est impliqué parce que le premier signalement concernant le tweet que j’ai publié, sur Kōzō Okamoto, a été fait par le préfet de police, c’est-à-dire sous l’autorité du ministère de l’intérieur. Nous sommes donc dans un réel scandale d’état.

AMP : La répression en France du mouvement de solidarité avec la Palestine est de plus en plus sévère, et cible les soutiens les plus visibles, et en particulier celles et ceux qui portent la voix des Palestinien-nes. Voyez-vous dans cette affaire et/ou dans son traitement médiatique un acharnement raciste à votre égard ? 

RH : Étant une voix pro-palestinienne, pro-justice d’une manière générale, je fais l’objet d’un ciblage de la même manière que d’autres militant-es, parfois moins visibles, de l’associatif, de syndicats, des personnalités publiques. On se souvient par exemple de Guillaume Meurice, qui avait perdu son poste pour une blague sur Netanyahou. C’est un contexte global.

Mais on voit bien qu’il y a une double peine, quand on est Palestinien ou Palestinienne d’origine, ou une personne racisée ou issue de l’immigration, ou encore une personne musulmane ou percue comme telle. Cela vient accentuer des logiques de suspicion : par exemple, plusieurs ministres ont demandé la déchéance de ma nationalité, une mesure qui n’avait pas été demandée à ce niveau-là depuis Vichy.

S’ils demandent la déchéance de ma nationalité, c’est bien sûr à travers des biais racistes. On va me considérer, comme une menace, comme une ennemie de l’intérieur, comme quelqu’un qui ne serait pas digne d’être française. Il y a donc ces deux dynamiques de répressions qui s’entremêlent, quand on a l’identité que j’ai.

Cela s’est retranscrit également dans les questions que les enquêteurs m’ont posées. On m’a demandé mon rapport à la laïcité, et si j’étais musulmane. Ils m’ont demandé de détailler ce que je pensais idéologiquement de l’islam, et quelle était ma pratique de la religion musulmane. Ce qui bien évidemment, n’a rien à voir avec l’objet du tweet qui concernait Kōzō Okamoto, de l’armée rouge japonaise, une organisation (dissoute dans les années 2000) qui ne se revendiquait aucunement de l’islam. Ça n’avait donc aucun rapport. Certaines personnes subissent donc une double peine, parce que nous devons aussi payer pour ces biais racistes, islamophobes et d’islamophobie d’état.

AMP : Votre avocat dénonce une atteinte à la vie privée et à l’immunité parlementaire, et la France Insoumise un “scandale d’État”. Envisagez-vous des poursuites judiciaires ? 

RH : Oui, c’est un scandale d’État, et nous avons déposé plusieurs recours. Nous avons saisi les rapporteurs spéciaux des Nations Unies qui travaillent sur les sujets de liberté d’expression, de droits humains et sur les risques liés aux lois antiterroristes, parce qu’il y a aussi cela : les lois antiterroristes sont dévoyées pour être aujourd’hui utilisées contre des militant-es pro-palestinien-nes mais aussi des écologistes, ce qui signe bien la dérive et le piétinement de l’état de droit. 

Nous avons également saisi le défenseur des droits. Nous préparons actuellement toutes les procédures administratives nécessaires pour faire la lumière sur les fuites qu’il y a eues, sur le contournement de mon immunité, avec une saisine du parlement européen à ce sujet. Enfin, nous aurons l’occasion le jour du procès de plaider la nullité de la garde à vue, qui se base sur un contournement, encore une fois, de mon immunité parlementaire.

AMP : La proposition de loi Yadan a été retirée, mais le gouvernement a aussitôt annoncé un nouveau texte similaire. Comment voyez-vous la suite, pensez-vous qu’un tel texte pourrait être voté à l’assemblée ?

RH : À mon avis, il serait très risqué de déposer un projet de loi similaire, car la mobilisation citoyenne est très importante. Nous avons recueilli plus de 700 000 signatures en très peu de temps. Et la garde à vue que j’ai passée a été une alerte pour beaucoup de personnes avec un sursaut de signatures à ce moment-là. 

Il y a un consensus, notamment centriste et à gauche, pour refuser un projet de loi similaire, il faudra donc voir dans quelle mesure le gouvernement aura retravaillé le texte. Je pense que la bataille de l’opinion a été gagnée et il faut le rappeler. Le gouvernement fera face à cette même opposition s’il essaie d’utiliser les dispositifs législatifs à des fins politiques. 

Parce que c’est de cela dont il est question, et c’est cela qui fait mal à la démocratie : c’est que nous sommes en train de voir des outils législatifs, censés servir l’intérêt général, finalement pensés dans une logique de répression politique, pour finalement faire condamner des gens pour leur engagement politique. L’amalgame que faisait cette proposition de loi, entre antisionisme et antisémitisme, est un exemple criant : il vise à empêcher de critiquer l’idéologie politique sioniste.

Le slogan From the river to the sea est beaucoup utilisé pour prôner l’égalité de droits, la décolonisation du territoire, la fin de la colonisation et de l’apartheid. Et cela, on ne pourra plus le dire ? Cela porte aussi atteinte aux libertés académiques… Dans la mesure où il  y a eu une grande mobilisation, je pense qu’il y a peu de chances qu’un projet similaire soit adopté au mois de juin. Mais s’il y avait une tentative, nous serons au rendez-vous, avec une mobilisation encore plus importante.

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

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