Dans le quotidien des Palestiniens qui travaillent clandestinement en Israël pendant la guerre en Iran

Ces deux dernières années, ce sont plus de 150 000 travailleurs palestiniens qui se sont vus refuser des permis de travail en Israël. Depuis le début de la guerre contre l’Iran, ils doivent maintenant passer clandestinement de l’autre côté de la Ligne Verte, où ils n’ont pas accès aux 11 775 refuges lorsque des missiles frappent la zone.

Aseel Mafarjeh 22 avril 2026

Des Palestiniens empêchés de passer le check-point de Qalandia à Jérusalem utilisent une échelle pour franchir le mur de séparation dans la ville d’al-Ram, au nord de Jérusalem, le 18 juin 2015. (Photo: Shadi Hatem/APA Images)

Muhammad Nu’man, couvreur de Beit Sira, à l’ouest de Ramallah, roulait sur l’autoroute depuis Modi’in vers le Néguev plus tôt ce mois-ci lorsqu’il a entendu le bruit assourdissant et obsédant des sirènes.

Le trafic a soudainement ralenti et s’est arrêté, puis, à mesure que le son augmentait, la réalité glaçante de la situation s’est installée : un missile iranien s’approchait.

Nu’man, 36 ans, a regardé les conducteurs tout autour de lui abandonner leurs véhicules et se précipiter vers un refuge routier non loin de là. Tout ce qu’il pouvait faire, lui, c’était de rester derrière son volant, le serrer fort et marmonner une prière apaisante. Il lui est interdit d’entrer dans un refuge.

« Je ne pouvais pas du tout bouger… j’attendais juste que mon destin se réalise », raconte-t-il. « Tout ce à quoi je pensais, c’était de savoir si je reverrai mes filles… ou si cette voiture serait ma tombe ? »

Il y a environ un mois, Nu’man a passé clandestinement le mur de séparation jusqu’au Néguev, où il travaille au noir dans le bâtiment pour un employeur qui a accepté de le prendre à condition que sa présence ne soit jamais officiellement reconnue.

Il n’a pas de permis de travail en Israël, aucune présence légale, et donc aucun accès à l’un de ces 11 775 refuges publics, dont seuls 37 sont situés dans des villes arabes.

Pendant le mois et demi de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, les frappes de missiles sur les villes israéliennes étaient une réalité quasi quotidienne et les refuges anti-bombes inévitables. Mais pas pour tout le monde.

Nu’man, ainsi que des milliers d’autres travailleurs palestiniens de Cisjordanie qui se sont introduits clandestinement de l’autre côté de la Ligne Verte, n’ont pas cette option. Se rendre dans un refuge sans les papiers requis pourrait entraîner une arrestation et une expulsion.

Les conditions dans les prisons israéliennes sont telles qu’elles sont qualifiées de « camps de torture » et des milliers de travailleurs palestiniens risquent d’être arrêtés juste pour pouvoir gagner leur vie ; cela montre le niveau de désespoir auquel ils sont réduits. Cela a été illustré récemment par une vidéo qui a fait le buzz montrant des dizaines de travailleurs palestiniens arrêtés par la police israélienne après être sortis du conteneur d’un camion poubelle qui les avait fait passer clandestinement au-delà de la Ligne verte.

Des Palestiniens au check-point de Qalandia se rendant en Israël pour travailler, en 2021. (Photo: Qassam Muaddi/Mondoweiss)

« Il nous est interdit d’entrer dans les refuges»

Nu’man se rend habituellement en Israël en escaladant le mur de séparation à al-Ram. Les travailleurs se rassemblent avant l’aube et font la queue, ceux arrivés en premier passent devant. Ils grimpent sur une échelle d’un côté, se hissent par-dessus à l’aide d’une corde, puis descendent avec une autre corde avant de tomber d’une hauteur d’environ huit mètres.

« Nous ne connaissons pas le conducteur qui attend de l’autre côté, car chaque étape est gérée par différentes personnes« , explique-t-il.

Certains travailleurs ont été abattus par les forces israéliennes au cours de leur tentative.

À Beer Sheva, souvent désignée comme la capitale du Néguev, Nu’man vivait dans un logement fourni par son employeur. Il dormait, mangeait et travaillait sur site et ne le quittait jamais. Son expérience est celle de milliers de Palestiniens de Cisjordanie occupée qui travaillent en Israël.

Avant octobre 2023, environ 140 000 ouvriers palestiniens détenaient un permis pour travailler en Israël, représentant 29% de la main-d’œuvre du bâtiment. 40 000 autres étaient employés illégalement dans des colonies et les zones industrielles.

Au lendemain du génocide israélien à Gaza, Israël a interdit l’entrée à la plupart des travailleurs palestiniens. Aujourd’hui, seuls environ 7 000 d’entre eux sont autorisés à entrer chaque mois. Beaucoup doivent aujourd’hui entrer illégalement en franchissant le Mur ou en se cachant dans des véhicules.

Des Palestiniens empêchés de traverser le check-point de Qalandia à Jérusalem passent par-dessus le mur de séparation dans la ville d’al-Ram, au nord de Jérusalem, le 18 juin 2015. (Photo: Shadi Hatem/APA Images)

Mu’tasim al-Faqih, 33 ans, du village de Qatanna près de Ramallah, travaille dans les finitions intérieures à Tel Aviv depuis qu’il a 22 ans. Avant la guerre, son employeur israélien a été assez gentil pour lui offrir un cadeau d’une valeur de 10 000 shekels (3 200 $) à la naissance de son fils. Mais après la guerre à Gaza, leur relation a changé. Le taux horaire d’Al-Faqih est passé de 800 NIS (255 $) à 500 NIS (160 $).

« Il n’y a pas d’alternative », explique-t-il. « Les travailleurs sont nombreux, mais pas les emplois, et l’employeur doit mettre dans la balance les risques qu’il prend et ses besoins. »

Al-Faqih a travaillé pour la même famille assez longtemps pour que son employeur lui fasse confiance et le conduise lui-même à travers le check-point de Ni’lin. Mais après la guerre, les check-points secondaires ont été fermés, à la faveur des check-points officiels, augmentant ainsi les risques pour les deux hommes.

Al-Faqih a été attrapé une fois, détenu pendant 24 heures, puis relâché. Il est retourné travailler le lendemain parce que ses charges mensuelles ne lui en laissaient pas le choix.

Les employeurs qui embauchent des travailleurs palestiniens sans papiers leur refusent souvent l’accès aux refuges de l’entreprise, craignant que la présence de travailleurs illégaux dans leurs locaux ne suscite des contrôles, des amendes ou une fermeture par la police.

Pendant la guerre des 12 jours contre l’Iran, al-Faqih travaillait dans un nouveau bâtiment dans lequel se trouvaient des refuges. Il dormait à l’intérieur de l’un d’entre eux jusqu’à ce que le danger passe. En ce moment, il rénove un site plus ancien qui ne possède pas de refuge. Son frère, son cousin et lui ont emménagé dans un petit appartement dans un immeuble occupé par des locataires juifs, et ils n’utilisent pas le refuge de l’immeuble.

« Il nous est interdit d’entrer parce que les autres résident.es pourraient poser des questions sur notre nationalité et nous signaler« , explique-t-il.

La nuit, depuis les étages supérieurs de l’immeuble de treize étages, les trois hommes écoutent la radio et attendent. Ils plaisantent sur le fait qu’ils sont en train de vivre leurs dernières heures, mais tous s’accrochent à l’espoir qu’un jour ils rentreront chez eux.

Al-Faqih aide son père âgé, qui a perdu son emploi après le 7 octobre 2023, ainsi que son frère récemment marié, qui paie sa nouvelle maison, et un autre frère qui gagne un salaire instable dans l’agriculture en Cisjordanie.

« J’ai d’énormes responsabilités. Je ne peux pas leur tourner le dos« , ajoute-t-il.

Des Palestiniens empêchés de traverser le check-point de Qalandia à Jérusalem utilisent une échelle pour traverser le mur de séparation dans la ville d’al-Ram, au nord de Jérusalem, le 18 juin 2015. (Photo: Shadi Hatem/APA Images)

« Tout ce que nous pouvons faire, c’est courir jusqu’à la cage d’escalier »

Muhammad al-Qadi, un expert des droits humains, a déclaré que cette politique viole le droit international, notant qu’ « Israël est obligé de protéger le droit à la vie et à la sécurité physique… indépendamment de la nationalité ou du statut juridique, et que le refus d’accès à un refuge ou l’arrestation de personnes cherchant une protection est discriminatoire et arbitraire ».

Sur les chantiers de construction, les usines et les projets de rénovation israéliens, les travailleurs palestiniens décrivent le même modèle. Mujahid Nimr, 36 ans, vit à Ramallah avec sa femme et ses deux filles, Sida, 6 ans, et Mila, 18 mois. Il travaillait dans une usine de découpe de viande près d’Ashkelon avant l’annulation de son permis.

Le seul secteur absorbant encore la main-d’œuvre palestinienne est celui de la construction. Nimr s’y est mis malgré son absence d’expérience. Il entre maintenant en Israël par des routes de contrebande pour travailler sur des chantiers de construction à Rishon LeZion, au sud de Tel Aviv.

Chaque matin, un chauffeur de taxi israélien qui ne parle pas arabe passe prendre Nimr et trois autres travailleurs. Chacun paie 500 NIS (162 $) par trajet. Ils passent par le check-point de Ni’lin. Grâce à un arrangement entre le chauffeur et les soldats, le véhicule n’est pas inspecté en échange du paiement que le conducteur effectue à chaque passage. Avec un tel arrangement, Nimr ne peut retourner à Ramallah qu’une fois toutes les trois semaines.

Travailleurs passant le check-point de Ni’lin en Cisjordanie en 2021 pour rentrer chez eux après leur journée de travail derrière la Ligne Verte. (Photo: Qassam Muaddi/Mondoweiss)

Lors de la dernière attaque, son employeur ne l’a pas protégé.

« Il dit que celui qui veut retourner en Cisjordanie peut y aller, celui qui veut rester peut travailler », raconte Nimr. « Il nous a dit qu’il n’y avait pas de refuge pour nous protéger, et que tout ce que nous pouvions faire, c’est de courir jusqu’à la cage d’escalier quand les sirènes se mettent en route. »

Il décrit des jours où les explosions étaient suffisamment proches pour endommager les bâtiments environnants. Les travailleurs n’avaient pas le droit de rester dehors. Quand ils entendaient les sirènes, ils couraient au rez-de-chaussée et se collaient contre les murs de la cage d’escalier jusqu’à ce que ça passe.

Bien qu’il soit retourné à Ramallah deux jours avant l’Aïd pour être avec sa famille, il nous dit qu’il doit repartir après les vacances.

« Certains jours les explosions étaient suffisamment proches pour endommager les bâtiments environnants », déclare-t-il. La cage d’escalier, il le sait, va attendre.

Cet article est écrit en collaboration avec Egab.


Aseel Mafarjeh est journaliste qui travaille sur la Cisjordanie, s’intéressant aux difficultés et à la créativité des jeunes en Palestine.

Traduit par L.G.

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