The New Arab reçoit Adam Bakri, acteur et artiste palestinien de renom, pour parler de la réalisation de films dans un contexte de génocide et la façon dont il perpétue l’héritage de son père.
Par Yousra Samir Imran, le 17 avril 2026

Pour l’acteur palestinien Adam Bakri, l’Aïd de mars a été difficile. C’était son premier Aïd sans son père, le légendaire acteur Mohammad Bakri, qui nous a malheureusement quittés en décembre 2025 à l’âge de 72 ans.
Son décès est survenu alors qu’Adam, son frère, l’acteur Saleh Bakri, et leur défunt père devaient être en tournée promotionnelle pour leur dernier film, All That’s Left of You (Watermelon Pictures). Dans ce long métrage, Mohammad Bakri partageait l’écran avec ses deux fils, racontant l’histoire de trois générations d’une famille palestinienne.
Dans ce drame multigénérationnel, sorti dans certaines salles en février, Adam incarnait Sharif, propriétaire d’une orangeraie et poète, tandis que son défunt père, Mohammad, jouait le rôle de Sharif à un âge plus avancé.
L’histoire couvre 75 ans d’histoire palestinienne, de la Nakba en 1948 jusqu’au début des années 2020.
La co-vedette Cherien Dabis, de la comédie Netflix Mo, est la réalisatrice, scénariste et productrice du film, aux côtés des acteurs hollywoodiens et producteurs exécutifs Mark Ruffalo et Javier Bardem.
Le tournage du film devait débuter en Cisjordanie en octobre 2023, mais lorsque le génocide perpétré par Israël a commencé après le 7 octobre, toute l’équipe a dû se replier rapidement à Chypre.
Les décors ont dû être reconstruits, et le film a finalement été tourné à Chypre, en Grèce et en Jordanie.
Parmi les lieux de tournage figuraient un camp de réfugié·es palestinien·nes dans le nord de la Jordanie et un ancien camp de concentration à Chypre, où des résistants chypriotes aux Britanniques avaient été emprisonnés dans les années 1950 et où des immigrant·es juif·ves en route pour la Palestine avaient été détenus dans les années 1940.
Adam explique à The New Arab que ce film est le premier du genre à dépeindre la Nakba de 1948 à une telle échelle, ce qui en fait l’œuvre la plus importante qu’il ait jamais réalisée.
Dans le film, le jeune Sharif est chassé de sa maison et de ses orangeraies pendant la Nakba et passe un an dans un camp de prisonniers.

« All That’s Left of You » (2025) est un film réalisé par Cherien Dabis qui retrace le traumatisme intergénérationnel, le déplacement et la survie d’une famille palestinienne sur près de 75 ans, de la Nakba de 1948 aux années 2020
« Travailler aux côtés de mon père sur ce projet a été pour moi l’aspect le plus précieux de ce film », confie Adam à The New Arab.
« Nous avions envie de travailler ensemble depuis très longtemps. Revenir sur l’histoire de la Nakba était pour moi la chose la plus importante, car nous n’avons pas réalisé beaucoup de films historiques dans le cinéma palestinien, ni dans le cinéma arabe en général. L’histoire de notre Nakba n’a pas été suffisamment racontée », ajoute-t-il.
« Remonter le temps pour la raconter et incarner mon père dans sa jeunesse a été très émouvant pour moi. J’ai vraiment l’impression que nous avons accompli quelque chose d’important pour l’histoire palestinienne. J’espère que ce sera le début d’une série de films racontant les histoires palestiniennes depuis leurs origines. »

Délégation au film « All That’s Left of You » lors du 59e Festival international du film de Karlovy Vary
Art, militantisme et vie de famille
Adam a toujours fait preuve de sélectivité dans le choix de ses rôles. Après s’être fait connaître en incarnant un combattant de la résistance palestinienne dans Omar (2013), il a joué dans l’adaptation cinématographique de 2016 du roman de Kurban Said publié en 1937, Ali et Nino, où il incarne un Azerbaïdjanais musulman qui tombe amoureux d’une Géorgienne chrétienne.
Dans le rôle de Yasar Gun, il incarne le mari kurde tendre et attentionné de Keira Knightley dans le drame de 2019 Official Secrets. Il a réussi à incarner cet homme du Moyen-Orient aimant, romantique et affectueux que l’on voit rarement au cinéma.
« J’ai très tôt pris conscience de la question des rôles, et j’ai choisi de ne pas entrer dans ce jeu », confie-t-il à The New Arab.
« Je pense qu’il devrait y avoir davantage de personnages principaux tendres, aimants, séduisants et romantiques issus du monde arabe. »

Adam Bakri et Julia Golden Telles dans l’épisode « Samir’s Story » de la série ACCUSED [Getty]
Artiste, acteur, poète et romantique autoproclamé, Adam explique que si la Palestine est aujourd’hui au cœur d’une grande partie de son travail créatif, cela n’a pas toujours été le cas.
Il raconte que dans sa jeunesse, il avait voulu fuir le lourd fardeau que représentait le fait de représenter la Palestine, et qu’il s’était installé à New York pour étudier le théâtre, où il vit depuis vingt ans.
Mais le génocide perpétré par Israël à Gaza a bouleversé sa vision du monde. Son foyer, dit-il, c’est là où se trouve sa famille, mais il restera toujours profondément lié à la Palestine.
« En grandissant au sein de ma famille, prendre des décisions en toute conscience en tant qu’être humain et en tant qu’artiste, et ce que signifie être Palestinien, c’était une question qui revenait sans cesse sur le tapis », explique-t-il.
« Pendant très longtemps, j’ai voulu mener une vie normale. Mais avec le temps, j’ai compris que je ne peux pas vraiment mener une vie normale tant que la Palestine n’est pas libre. »
Il ajoute : « Ma maison, c’est là où se trouve ma femme, là où se trouve ma famille, mais je suis profondément lié à la Palestine en tant que lieu, géographiquement, physiquement et émotionnellement. Je l’adore. J’aime sa nature. J’aime l’air que j’y respire. C’est différent. La Palestine est mon chez-moi à bien des égards.
« Le génocide m’a permis d’y voir plus clair. Les lignes sont plus nettes désormais. Les priorités sont plus claires. Je m’intéresse aux histoires que je raconte, et ce que je dis en tant qu’artiste palestinien est très important. »
Le génocide, le deuil et le pouvoir de la narration
Peu après la sortie de All That’s Left Of You, Adam a commencé le tournage de Ashab Al-Ard (Les propriétaires de la terre), une série dramatique égyptienne en 15 épisodes consacrée au génocide à Gaza, qui, sans surprise, a suscité des critiques de la part d’Israël en raison de sa description crue de l’ampleur colossale des destructions et des souffrances.
Cette série, diffusée sur plusieurs chaînes de télévision égyptiennes pendant le ramadan, mettait en scène l’actrice égyptienne Menna Shalaby dans le rôle d’une médecin bénévole au sein du plus grand hôpital de Gaza, et l’acteur jordanien Eyad Nassar dans celui d’un Palestinien tentant de sauver son neveu.
Adam y incarnait le frère de Nassar, le photojournaliste Majd. Trois semaines après le début du tournage, le père d’Adam est décédé.
« Ça a été très difficile pour moi », confie Adam.
« Il est impossible de représenter un génocide. Il est impossible de comprendre pleinement ce qu’un être humain peut endurer dans une telle situation. Nous avons essayé, et j’étais malheureux pendant le tournage de cette série parce que je voulais m’assurer de lui rendre justice. J’étais tellement conscient du fait que je tournais une série sur le génocide », poursuit-il.
« L’aspect émotionnel de ce que nous faisions était intense », poursuit-il. « Le chaos, le poids que je ressentais et le chagrin causé par le décès de mon père, j’ai tout canalisé dans mon jeu d’acteur. La réaction des gens à Gaza a en fait été extrêmement positive. Le commentaire qui revenait le plus souvent était que la série leur avait permis de ressentir ce qu’ils ne s’étaient pas autorisés à ressentir lorsque le génocide était en cours. Je suis vraiment fier de cette série. »
Au-delà du jeu d’acteur, Adam est également un artiste passionné.
Au départ, la peinture était un passe-temps, mais il dit qu’il la prend désormais beaucoup plus au sérieux.
Il a récemment exposé son tableau Gaza à Majarrah au Caire, sa première participation à une exposition officielle.

« Gaza », acrylique sur toile, 120 × 100 cm, par Adam Bakri [Instagram @adammbakri]
« J’essayais de montrer ce que signifie survivre à un génocide », explique-t-il.
« Que reste-t-il de l’innocence de l’enfance ? Que reste-t-il de l’esprit humain ? Je me posais toutes ces questions, et je voulais transmettre un message à travers le visage à demi défiguré de cette poupée. »
« J’ai pris la plus grande toile que j’ai pu trouver, car j’avais le sentiment que la taille faisait aussi partie intégrante du tableau, et je l’ai peint en contre-plongée pour lui donner plus de force. La poupée symbolise l’innocence et l’enfance volées. On y trouve de petits détails, comme une balle dans la bouche, et dans ses yeux, on peut voir la destruction et la fumée. »
Quiconque a perdu un parent ou un être cher sait que le deuil n’est pas linéaire, et alors que All That’s Left Of You fait son apparition sur les plateformes de streaming aux États-Unis, Adam réfléchit à l’héritage de son père, dont il espère que le souvenir perdurera à travers lui et ses frères et sœurs.
« Cela avait déjà commencé avant son décès, et il le savait ; nous lui en avions fait part », confie Adam à The New Arab.
« L’intégrité artistique dont il faisait preuve et l’intégrité qu’il avait en général en tant qu’être humain envers sa cause sont profondément inspirantes. J’espère être à la hauteur », ajoute-t-il.
« InshAllah, nous perpétuerons son héritage et resterons toujours fidèles à ce que nous sommes et à ce que lui et notre mère nous ont appris à être. Nous avons été élevés dans l’idée que les autres font partie de notre vie et n’en sont pas séparés, en particulier les autres Palestiniens. J’ai de la chance pour cela, Alhamdulillah. »
Yousra Samir Imran est une écrivaine et autrice anglo-égyptienne installée dans le Yorkshire. Elle est l’auteure de « Hijab and Red Lipstick », publié chez Hashtag Press
Suivez-la sur Instagram : @writereadeatrepeat
Traduction : DM pour l’Agence Média Palestine
Source : The New Arab



