Nous nous entretenons avec l’artiste palestinien Hamada ElKept au sujet de son œuvre, qui explore les thèmes du déplacement, de la survie et de la perte de la vie quotidienne à Gaza.
Par Tala Halawa, le 9 avril 2026

S’abandonner au sommeil exige une confiance profonde, car nous baissons volontairement nos défenses et nous nous replions dans la vulnérabilité. C’est un acte intrinsèquement intime, où la personnalité publique s’efface, ne laissant place qu’aux rythmes bruts et sans filtre de notre subconscient et à la solitude feutrée des rêves.
Mais comment ce besoin profondément personnel et fondamental est-il brisé au cours d’une guerre génocidaire ?
C’est cette question qui a poussé l’artiste palestinien Hamada ElKept à incarner la réalité de ceux qui vivent sous le joug de la guerre à Gaza. À travers son œuvre, il recrée cette expérience dans un espace d’exposition, invitant les visiteurs non seulement à affronter l’inconfort physique lié au déracinement du sommeil, mais aussi à endurer les sons incessants qui définissent les nuits à Gaza.
S’adressant à The New Arab, Hamada — originaire de Gaza et basé à Bruxelles depuis 2023 — a évoqué les origines de cette orientation artistique.
Il retrace les origines du projet à sa participation à la Biennale de Gaza, soutenue par Sahab, un collectif créatif de Gaza. La Biennale, une exposition européenne multi-pays, a ensuite débouché sur une exposition solo à Valence, en Espagne.
Si son œuvre s’est longtemps concentrée sur les thèmes du déracinement, Hamada explique que son style actuel met l’accent sur la réalité sobre et brute d’une « vie simple » vécue dans des conditions extrêmes. Il dépeint des individus épuisés et désorientés dont la quête des besoins fondamentaux — comme une goutte d’eau ou un morceau de pain — définit l’existence.
En particulier, les personnages de ses tableaux détournent souvent le regard du spectateur. Il explique que ces personnages sont las d’expliquer leur souffrance à un monde indifférent.
Au lieu de cela, ils vivent dans un dialogue intérieur silencieux, marqué par la confusion et une question collective lancinante : pourquoi cela nous arrive-t-il ?
Son œuvre illustre également comment les gens vivent sous le joug du génocide et comment ils continuent à faire vivre la vie malgré des conditions difficiles, sans maisons, sans magasins, sans rues et sans écoles.
Dans cet environnement, les gens ne forment plus qu’une seule et même masse, dépouillée de tous ses masques, titres et rangs. Riches et pauvres sont réduits à une réalité commune : vivre sous des tentes.
Cette prise de conscience a conduit Hamada à se poser une question simple mais difficile : comment dorment-ils ?
« Dans la vie de tous les jours, personne ne se demande comment ni où il va dormir ; on rentre simplement chez soi et on pose sa tête », explique Hamada à The New Arab.
« Mais pour ceux qui vivent sous le joug d’un génocide, je n’arrivais pas à l’imaginer, même si ma famille et mes amis s’y trouvent. »
C’est ce fossé entre l’imagination et la réalité qui l’a poussé à agir.
Cherchant à combler la distance entre l’observateur et l’observé, Hamada a transformé cette question en son installation Sleep, aux côtés d’autres œuvres présentées dans son exposition solo Under Surveillance.
Un silence brisé
Au premier abord, l’espace de la galerie semble calme et familier. Les murs sont tapissés de peintures, et des coussins moelleux sont disposés un peu partout, suggérant le confort et le repos.
Cependant, ce sentiment de calme est rapidement perturbé.
Lorsque les visiteurs se penchent et collent leur oreille contre un coussin, le silence attendu est remplacé par quelque chose de bien plus troublant : des enregistrements de bombardements, de cris, de douleur et du bourdonnement constant des drones israéliens.
Expliquant comment l’œuvre a vu le jour, Hamada raconte : « J’ai demandé à quatre de mes amis artistes — un écrivain, un chanteur et deux artistes plasticiens — comment ils se préparaient à dormir en situation de génocide. Ils m’ont envoyé des messages vocaux, chacun d’une durée de cinq ou six minutes. C’était surréaliste, comme s’ils ne vivaient pas sur Terre.
J’ai décidé de placer un petit haut-parleur à l’intérieur d’un oreiller. Lorsque les visiteurs entrent dans la galerie, ils voient de magnifiques peintures et des oreillers qui évoquent un sentiment de réconfort. Mais lorsqu’ils posent leur oreille sur l’oreiller, ils entendent l’histoire d’une personne à Gaza. Vous êtes debout et conscient, mais votre tête repose sur un oreiller, créant ainsi un lien sensoriel avec quelqu’un qui dort en pleine situation de génocide. »
Le pouvoir du son
Pour Hamada, le son joue un rôle central pour surmonter ce qu’il décrit comme un «épuisement de la compassion» provoqué par la circulation incessante d’images de guerre.
Afin de préserver l’intégrité émotionnelle des enregistrements, il a choisi de ne pas les doubler. Les voix restent en arabe, ce qui permet de faire ressortir le ton et la charge émotionnelle d’origine, du tremblement dans les voix aux bruits de fond des drones et des bombardements. Les traductions sont discrètement placées sous chaque installation.
À propos de ce choix, il déclare : « Je crois personnellement que le son est plus profond que l’image. Le son vous emmène dans un espace d’imagination et d’exploration. Lorsque vous écoutez une histoire, vous visualisez les scènes dans votre esprit et comprenez plus profondément la souffrance.
« Dans la galerie, presque toutes les personnes qui ont écouté l’œuvre ont fini par pleurer. Quand les gens me demandent : “Que puis-je faire ? Comment puis-je aider ?”, je leur réponds : vous connaissez vos propres forces mieux que moi. N’aidez pas la Palestine simplement parce que nous sommes Palestiniens ; aidez-nous parce que nous sommes des êtres humains, tout comme vous. »
Alors qu’une grande partie de la guerre est documentée par des images de bâtiments détruits, le travail de Hamada détourne délibérément l’attention vers l’impact interne et psychologique sur ceux qui la vivent encore.
« L’œuvre est puissante parce qu’elle parle de personnes qui survivent encore au génocide », dit-il.
« Pendant que nous dormons confortablement, ils meurent mille fois, se demandant où ils vont dormir ou s’ils se réveilleront, eux et leurs enfants. L’oreiller est un symbole du lit perdu, de la chambre perdue et de la maison qui n’est plus. »
L’art comme moyen d’action
Hamada a quitté Gaza quatre mois avant le début de la guerre, en octobre 2023. Depuis lors, la distance n’a fait qu’intensifier son sentiment de responsabilité.
« Être loin de la Palestine m’a en fait donné une plus grande responsabilité », dit-il.
« Je fais partie de cette société, et c’est une cause juste. Cela me fait mal de voir que le monde semble être contre Gaza et la Palestine. Rien que dans cette guerre, j’ai perdu plus de soixante-dix proches. »
Il ajoute : « En tant qu’artiste en Europe, j’ai de nombreuses opportunités, mais le véritable rôle de l’art n’est pas seulement de créer de la beauté : c’est de résister. En tant que Palestinien, ma priorité est de parler au nom de mon pays. Je ne consacrerai pas une minute de ma vie à d’autres sujets alors que mon pays est en train de mourir ; sinon, je ne serais pas un véritable être humain. »
Comme beaucoup d’artistes palestiniens, il est confronté à la question de savoir si l’art peut avoir un quelconque poids face au génocide et à la guerre. Il lui est arrivé de cesser complètement de travailler. Mais une conversation avec sa mère, à Gaza, a changé sa perspective.
Il explique : « Elle m’a dit de me lever et de travailler. Elle m’a dit qu’ils se sentaient plus forts quand ils me voyaient travailler. J’ai décidé que même s’il n’y a pas de résultat immédiat, mon rôle est de faire entendre la voix de ceux qui sont en train de mourir.
L’art doit simplement dire « non » et rejeter l’injustice plutôt que de rester silencieux.»
En dépit de tout, Hamada tient à garder espoir. Il estime que les mentalités commencent à évoluer, en particulier chez les jeunes générations.
Alors que la tournée européenne de son exposition solo Under Surveillance prend forme, il s’efforce déjà d’élargir son audience.
Il prévoit d’adapter l’installation Sleep en une expérience numérique sur son site web, permettant ainsi à ceux qui ne peuvent pas s’y rendre en personne d’interagir avec l’œuvre.
Au-delà de l’espace numérique, son objectif à plus long terme est d’introduire l’installation dans l’espace public en plaçant un lit et un oreiller directement dans la rue, confrontant ainsi les passants à la réalité de ce que signifie essayer de dormir à Gaza.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : The New Arab



